Le matin où ma tête a dit stop
Il y a quelques mois, je me suis réveillé avec la sensation étrange d’avoir passé la nuit à réfléchir. Tu connais peut être ça. Physiquement pas trop fatigué, mais mentalement essoré, comme si quelqu’un avait laissé toutes les lumières allumées dans ma tête pendant huit heures. Je me suis levé, j’ai croisé mon reflet dans le miroir de la salle de bain et je me suis dit quelque chose du genre
« Ce n’est pas possible de commencer une journée déjà plein à ras bord dans le crâne. »
À ce moment là, j’avais l’impression que chaque pensée en amenait trois autres. Une to do list de la taille d’un roman russe. Des messages non lus. Des projets commencés à moitié. Des informations partout. Des onglets ouverts qui me regardaient comme de petits yeux accusateurs. Et au milieu de ce chaos tranquille, moi, qui essayais juste de me souvenir si j’avais déjà pris mon café ou pas.
Je ne manquais pas de choses à faire, ça non. Mais je manquais de clarté. Tout paraissait flou. Comme si je regardais ma propre vie à travers une vitre sale. Je voyais les formes, je devinais les contours, mais rien n’était net. Et je ne savais plus très bien si ce que je faisais dans la journée avait encore un sens ou si j’étais juste en pilote automatique.
Je suis tombé sur un énième article qui parlait de routines miracles et de méthodes révolutionnaires pour retrouver la paix intérieure en trois étapes. J’ai levé les yeux au ciel. En général, tout ce qui contient le mot miracle me donne envie de fermer l’onglet. Mais il y avait une phrase simple dedans qui m’a accroché
« Quinze minutes par jour pour clarifier ton esprit. »
Quinze minutes, ça m’a semblé tellement ridicule par rapport à mon niveau de brouillard mental que j’ai presque ri. Et en même temps, c’était justement ce qui le rendait possible. Pas un programme de trois heures. Pas un stage. Pas un truc à planifier dans six mois. Juste un quart d’heure volé au chaos.
Ce matin là, au lieu de foncer sur mon téléphone, j’ai pris un vieux carnet qui traînait. Je me suis assis à la table de la cuisine, encore en pyjama, le café devant moi, et j’ai décidé que pendant quinze minutes, j’allais essayer de démêler tout ce qui se bousculait dans ma tête. Sans pression. Sans objectif noble. Juste vider le sac.
Comment un quart d’heure s’est mis à remettre de l’ordre dans le bazar
La première fois que j’ai essayé, ça a été un désastre. Je ne savais même pas par où commencer. J’ai regardé la page blanche, puis la fenêtre, puis la cafetière, puis mon téléphone, que j’ai failli attraper par réflexe. Une partie de moi avait envie d’abandonner et de me dire
« Bon, ce n’est pas pour toi ces trucs là. »
Mais j’avais lancé le chrono. Quinze minutes, ça peut sembler très court, sauf quand tu te retrouves face à toi même. Là, ça peut paraître interminable. Alors j’ai fait ce que je fais souvent dans ces cas là. J’ai écrit la vérité brute
« Je ne sais pas quoi écrire. »
Et comme il fallait bien continuer, j’ai ajouté
« J’ai la tête comme une boîte de câbles emmêlés. J’ai peur d’oublier un truc important. J’ai l’impression de courir tout le temps sans savoir vers quoi. »
Les phrases n’étaient pas belles. Ce n’était pas un journal intime de cinéma. C’était maladroit, un peu confus. Mais c’était moi, ce matin là.
Je me suis rendu compte que la clarté mentale, je l’attendais comme une sorte de révélation lumineuse. Un grand moment où tout s’éclaire d’un coup. En fait, ce n’est pas arrivé. Ce qui est arrivé, c’est un truc beaucoup plus banal mais plus profond. À force de mettre des mots, la masse informe de pensées a commencé à se séparer en petites choses distinctes.
Il y avait les peurs. Il y avait les obligations réelles. Il y avait les injonctions que je me collais tout seul, du genre
« Il faudrait que tu sois plus productif. Il faudrait que tu répondes plus vite. Il faudrait que tu en fasses plus. »
Et puis il y avait ce que j’avais vraiment envie de faire, moi.
Ce qui a tout changé, ce n’est pas d’avoir trouvé une vérité universelle. C’est de m’être donné un espace régulier où je n’avais rien à prouver à personne. Quinze minutes où le but n’était pas d’être inspirant ni performant. Juste honnête. Avec moi même, en premier.
Au début j’ai fait n’importe quoi. Certains jours, je passais les quinze minutes à faire des listes interminables. D’autres jours, je ne faisais que me plaindre. Ou rêvasser. Ou écrire trois phrases, puis rester dans le silence. Je me jugeais beaucoup. Je me disais que je devrais être plus structuré, plus cohérent, plus sérieux dans ma quête de clarté.
Puis un matin j’ai compris un truc simple, presque idiot. Le quart d’heure n’avait pas besoin d’être productif. Il devait juste être à moi. C’est là que la pression a commencé à tomber. J’ai arrêté de vouloir sortir de ces quinze minutes avec un plan d’action, un tableau ou une nouvelle version parfaite de moi. J’ai laissé les choses venir comme elles venaient.
Concrètement, ça ressemble à quoi aujourd’hui ces quinze minutes
Parfois j’écris. Parfois je ne fais que regarder par la fenêtre en laissant mes pensées se poser, comme des oiseaux un peu agités qui finissent par trouver une branche. Parfois je prends une seule question et je tourne autour
« De quoi j’ai vraiment besoin en ce moment »
« Qu’est ce qui m’épuise pour de bon »
« Qu’est ce qui m’excite encore »
Il y a eu des prises de conscience un peu inconfortables. Comme le jour où j’ai admis noir sur blanc que je disais oui à beaucoup de choses par peur de décevoir, pas par envie. Ou celui où j’ai réalisé que je consommais de l’information en continu pour éviter de m’écouter. Parce que m’écouter signifiait peut être changer certains choix.
Mais il y a aussi eu des moments plus doux. Quinze minutes pour célébrer un petit truc que j’avais réussi. Quinze minutes pour constater que certaines angoisses qui m’obsédaient il y a trois mois avaient simplement disparu, sans grande bataille. Juste parce que j’avais arrêté de les entretenir en silence.
Je ne vais pas te mentir. Je ne suis pas devenu un moine zen. Ma tête se remet régulièrement à bourdonner. Je me refais happer par les écrans, par les urgences des autres, par mes propres exigences absurdes. Il y a des jours où j’oublie complètement ces quinze minutes. Et je le sens. Le brouillard revient vite quand je laisse tout s’empiler sans trier un minimum.
Mais la différence, c’est que maintenant je connais la sortie de secours. Je sais que je peux revenir à ce quart d’heure, le soir ou le matin, sans avoir besoin de tout révolutionner. Je n’ai pas besoin que ce soit parfait. Si je n’ai que dix minutes, je prends dix minutes. Si je suis fatigué, j’écris trois lignes bancales. C’est moins héroïque que les grandes résolutions, mais c’est ce qui tient dans le temps.
Je me suis aussi rendu compte d’une chose un peu étrange. La clarté mentale n’est pas qu’une question de pensées. C’est aussi une question de corps. Certains jours, mes quinze minutes sont devenues
Juste m’asseoir, fermer les yeux, respirer vraiment, sentir les épaules qui se détendent, remarquer que je serre les dents sans raison.
Parce qu’on oublie que le mental ne flotte pas tout seul dans un coin. Il est accroché à un corps qui envoie des signaux en permanence. Et que parfois, pour éclaircir la tête, il faut juste accepter de revenir habiter là dedans.
Il n’y a pas eu de grand avant après spectaculaire dans ma vie. Mais il y a eu des petites choses, concrètes. J’ai supprimé quelques engagements qui ne me ressemblaient plus. J’ai réduit le temps passé à scroller sans but. J’ai retrouvé de la place mentale pour une habitude toute simple que j’avais laissée tomber, la lecture tranquille. Et surtout, j’ai commencé à me faire un peu plus confiance.
Parce qu’à force de passer ces quinze minutes avec moi, je me connais mieux. Je repère plus vite quand je suis en train de me raconter des histoires pour éviter une vérité. Je vois venir les périodes où tout redevient flou. Et au lieu de paniquer, je me dis
« Ok, on va s’asseoir un moment, et on va remettre un peu d’ordre. »
C’est ça, au fond, la clarté mentale pour moi aujourd’hui. Pas un état permanent, ni un idéal à atteindre. Juste la capacité à revenir régulièrement à soi, sans pression, avec un peu de curiosité, pour voir où on en est vraiment.
Alors je me demande
Et toi, si tu t’accordais ces quinze fameuses minutes, sans but héroïque, sans attente énorme, juste pour t’écouter un peu plus franchement
Qu’est ce qui remonterait en premier
Qu’est ce qui demanderait de l’espace, de l’attention, peut être un petit ajustement discret dans ta façon de vivre tes journées
Je n’ai pas de réponse à ta place. Je n’ai même pas toujours la réponse pour moi. Mais je sais que c’est souvent dans ces petits quarts d’heure dénués de spectacle que quelque chose se décante. Lentement. Sans bruit. Et que parfois, la clarté, ce n’est pas voir loin. C’est juste voir assez pour faire le prochain pas sans se trahir.
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