Le jour où j’ai arrêté de vouloir devenir une machine
Il y a quelques années, j’ai tapé dans Google “comment avoir une discipline de fer”. Rien que ça. Discipline de fer. Comme si j’avais envie de me réveiller un matin transformé en robot qui coche des cases, qui ne doute jamais, qui ne procrastine pas, qui ne se demande pas pourquoi il fait tout ça. À l’époque, ça me paraissait logique. Si je n’arrivais pas à faire tout ce que je voulais dans une journée, c’est que je manquais de volonté. Point.
Je me souviens très bien d’un lundi en particulier. Je m’étais fait un planning tellement parfait que j’en avais presque honte. Réveil à 5h30. Méditation. Sport. Lecture. Travail profond. Zéro réseau social avant 18h. C’était beau, c’était propre, c’était irréaliste.
Résultat. Réveil à 7h12. Petit-déjeuner en scrollant. Travail haché par dix notifications. Sport annulé pour “trop fatigué”. À 22h, je regardais mon planning comme on regarde une promesse qu’on n’a pas tenue. Avec une petite boule dans la gorge et cette phrase débile qui tourne. Tu n’as aucune discipline.
Ce soir-là, je n’ai pas cherché de nouvelle méthode miracle. Je me suis juste assis sur mon lit, dans ce silence un peu gênant où tu sens que tu t’es encore raconté une histoire. Je me suis demandé. Est-ce que je veux vraiment vivre comme ça. Avec des journées hyper optimisées, mais où je me parle comme un sergent pas très bienveillant. Est-ce que le problème, c’est vraiment le manque de discipline ou la manière dont je la comprends.
C’est là que quelque chose a commencé à bouger. Pas un grand déclic hollywoodien. Plutôt un léger déplacement intérieur. L’idée un peu étrange que la discipline pouvait peut être être douce. Une forme d’alliée, pas une matraque. Et que reprendre le contrôle de mes journées ne voulait pas dire les remplir jusqu’à l’asphyxie, mais peut être les réhabiter un peu.
Comment j’ai appris à apprivoiser mes journées au lieu de les dominer
Je croyais que la discipline, c’était dire non tout le temps. Non à la flemme. Non aux distractions. Non aux envies spontanées. Je voyais ça comme un combat. Moi contre moi. Je devais gagner. Et forcément, dès que je “perdais”, c’est à dire dès que je ne faisais pas exactement ce qui était prévu, je me sentais nul. Tu connais peut être ce scénario.
Le premier truc qui a changé, c’est quand j’ai accepté une vérité très bête. J’avais peur de mes journées. Je les remplissais à ras bord parce que le vide m’angoissait. Si je laissais une heure sans rien de prévu, j’avais cette impression que tout pouvait remonter d’un coup. Les questions pas réglées. Les doutes. La lassitude. Alors je collais des tâches partout. Et je me cachais derrière ce mot. Discipline.
Un matin, j’ai tenté une expérience qui m’a presque mis mal à l’aise. J’ai décidé de ne planifier que trois choses pour la journée. Trois. Pas trente. Pas un planning minuté. Juste trois actions simples. Une pour mon travail. Une pour mon corps. Une pour moi. Je me suis dit. On va voir.
L’action pour le travail, c’était écrire un texte. Pas dix. Pas “avancer sur tous les projets”. Juste un texte. L’action pour mon corps, c’était marcher trente minutes dehors. Lentement. Sans podcast. Sans prétexte de productivité. Juste mes jambes, l’air et mes pensées. L’action pour moi, c’était lire vingt pages d’un livre que j’aimais vraiment. Pas un livre de développement personnel pour m’améliorer. Un roman. Pour le plaisir pur.
Ce jour-là, j’ai tout fait. Pas parce que j’étais devenu super discipliné dans la nuit. Mais parce que, pour la première fois depuis longtemps, ma journée était à taille humaine. Je ne me sentais pas écrasé par ma to-do list. Je ne me sentais pas en retard dès 9h12. Et surtout, je ne me parlais pas comme à un salarié en période d’essai.
J’aimerais dire que tout a changé à partir de là. Que j’ai trouvé ma méthode. Bien sûr que non. La semaine d’après, j’ai voulu “optimiser” le système. Je suis passé de trois choses à dix. Je me connais. J’ai vite recommencé à courir après moi-même. Jusqu’à réaliser que la vraie difficulté, ce n’était pas de faire plus. C’était d’accepter de faire moins. Mais mieux. Et d’habiter vraiment ce que je faisais.
C’est là qu’est née cette idée de discipline douce. Pour moi, ça veut dire deux choses très concrètes.
D’abord, se parler comme à un ami, pas comme à un soldat. Quand je “rate” ma matinée, au lieu de dire “Tu abuses, tu n’y arriveras jamais”, j’essaie de me poser une question plus honnête. De quoi tu avais besoin que tu n’as pas écouté. Tu étais épuisé. Tu étais inquiet. Tu avais besoin de silence. Souvent, derrière le manque de discipline, il y a juste un besoin non reconnu.
Ensuite, accepter que la régularité compte plus que l’intensité. Je trouvais ça très ennuyeux comme phrase avant. Aujourd’hui, je commence à voir la beauté de la chose. Faire un peu, tous les jours, avec une forme de douceur envers soi, c’est incroyablement sous estimé. C’est discret. Ce n’est pas instagrammable. Mais c’est ce qui tient.
Travailler une heure concentré plutôt que dix heures en papillonnant. Faire dix minutes d’étirements au lieu de prévoir un programme sportif parfait qu’on tiendra trois jours. Ranger un petit espace chaque soir plutôt que prévoir un grand ménage qu’on repoussera deux mois. C’est presque banal. Mais c’est là que la journée se remet à nous appartenir.
Je me suis rendu compte aussi que je voulais tout contrôler sauf le truc le plus simple. Mon attention. Je laissais n’importe quelle notification entrer dans ma journée comme on laisse les courants d’air envahir un appartement. Et après, je m’étonnais d’être dispersé.
Aujourd’hui, ma “discipline” ressemble plus à ça.
Je commence ma journée sans écran pendant les premières minutes. Ce n’est pas un rituel sacré. Parfois j’oublie. Mais quand j’y arrive, je sens tout de suite que je prends les commandes plus calmement. Je m’assois. Je regarde ce que j’ai vraiment à faire. Je choisis une seule chose importante. Juste une. Je commence par ça. Pas par les mails. Pas par les messages. Par ce qui compte.
Je me donne aussi le droit d’avoir des journées bancales. Celles où rien ne se passe comme prévu. Avant, je vivais ça comme un échec. Maintenant, j’essaie d’en faire un rendez vous avec la réalité. Tu ne contrôles pas tout. Ni les imprévus ni ton énergie ni les humeurs des autres. Mais tu peux toujours reprendre un petit bout de la journée. Même si c’est juste dix minutes de présence à ce que tu fais.
Et puis il y a cette question qui me suit souvent. Est ce que je veux une discipline qui m’amène quelque part ou une discipline qui me fait disparaître. Quand mon emploi du temps devient si serré que je n’y vois plus aucune respiration, c’est en général que j’essaie de fuir quelque chose. Un inconfort. Une peur. Un sentiment de vide. La douceur, pour moi, c’est aussi accepter de ne pas tout remplir. De laisser des blancs. De ne pas tout optimiser.
La discipline douce ne m’a pas rendu parfait. Je remets encore des choses au lendemain. Je scrolle parfois trop tard le soir. Il m’arrive de saboter une journée sans trop savoir pourquoi. Mais ce qui a vraiment changé, c’est la manière dont je réagis après. Je ne me promets plus de devenir une autre personne du jour au lendemain. Je me demande comment je peux, dès demain, remettre un peu de conscience dans un coin de ma journée. Un seul coin.
Au fond, reprendre le contrôle de mes journées, ce n’est pas devenir un maître du temps. C’est apprendre à être là, un peu plus. À choisir au moins une chose que je ne veux pas laisser au hasard. À me traiter comme quelqu’un que j’ai envie de voir tenir sur la durée. Pas seulement briller deux semaines avant de s’effondrer.
Je me demande souvent à quoi ressemblerait ta journée si tu te permettais, toi aussi, cette discipline plus tendre. Si tu ne cherchais pas à devenir “au top” mais simplement un peu plus présent dans ce que tu fais. Est ce qu’il y a une chose, une seule, que tu pourrais choisir pour demain. Un geste minuscule qui dirait. Cette journée là, je ne la subis pas totalement. Je la tiens un peu dans mes mains.
Je n’ai pas de méthode à vendre. Juste cette conviction qui s’installe doucement. On n’a pas besoin de se brutaliser pour changer. On a besoin de se regarder honnêtement, de faire de la place au réel, et de recommencer. Encore. Avec un peu plus de douceur chaque fois. Le reste vient, parfois lentement, mais il vient.
Et peut être que la vraie discipline, la plus exigeante, ce n’est pas d’en faire toujours plus. C’est de rester fidèle à ce qui compte pour toi, même les jours où tu te trouves fatigué, imparfait, humain. Surtout ces jours là. Parce que c’est là que la journée devient vraiment la tienne.
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