Le matin où j’ai décidé d’arrêter de subir ma propre vie
Je me souviens très bien du matin où j’ai compris que je ne contrôlais plus vraiment mes journées.
Je n’étais pas en pleine crise existentielle. Rien de spectaculaire. Juste moi, assis à ma table, une tasse de café tiède à la main, à regarder l’heure sur mon téléphone comme on regarde un train qu’on a déjà raté.
C’était un mardi, je crois. Un de ces jours gris qui ressemblent furieusement à la veille et inquiétant présage à demain.
J’avais ouvert mon ordinateur machinalement, lancé mes mails, ouvert mon navigateur, et là, sans même m’en rendre compte, j’étais déjà parti. Pas dans le travail. Dans le grand tourbillon des notifications, onglets, petites urgences et grandes pertes de temps.
À midi, j’avais cette sensation bizarre de fatigue sans avoir rien vraiment fait. Tu connais peut être ce truc étrange où tu as l’impression d’avoir couru partout en restant assis.
Je n’avais pas avancé sur ce qui comptait vraiment pour moi. Le texte que je voulais écrire. Les démarches que je repoussais depuis des semaines. Même un simple appel à une personne importante pour moi. Rien.
Mais ma boîte mail, elle, était en pleine forme.
Ce jour là, j’ai réalisé un truc qui m’a un peu fait mal.
Ce n’était pas les autres qui volaient mon temps.
Ce n’était pas le travail, ni les réseaux sociaux, ni les obligations.
C’était moi qui laissais la journée me traîner par le col comme une feuille morte dans le vent.
Je me suis posé une question simple, presque enfantine
À quel moment ai je arrêté de choisir ce que je fais de mes heures éveillées
Et surtout
Est ce que je peux encore reprendre le volant ou est ce que je suis condamné à être passager dans ma propre vie
Comment j’ai appris à ne plus laisser mes heures filer entre mes doigts
Je n’ai pas eu de révélation mystique. Aucun gourou de la productivité n’est descendu du ciel avec un planning parfait.
J’ai juste commencé par observer. Un peu comme on regarde un animal sauvage sans trop s’approcher. Ici, l’animal c’était ma journée.
La première chose que j’ai faite, ça a été de noter. Rien de scientifique. Une simple feuille posée à côté de moi.
Heure par heure, j’écrivais vaguement ce que je faisais. Répondre aux mails. Scroll sans fin sur le téléphone. Commencer une tâche. Laisser tomber. Reprendre autre chose.
À la fin de la journée, ça ressemblait à un patchwork de distractions avec quelques îlots de vraie concentration perdus au milieu.
Ce qui m’a frappé, ce ne sont pas les grands moments de flemme.
C’était les petites fuites de temps. Les passages rapidos sur les réseaux. Les mails juste pour vérifier. La vidéo que je regarde en mangeant et qui m’enchaîne à trois autres.
Chaque fois, je me disais juste un instant.
Sauf que leurs instants, à eux, duraient beaucoup plus longtemps que les miens.
À ce moment là, je ne me suis pas dit Il faut que je devienne une machine ultra efficace.
Je me suis dit quelque chose de plus modeste Et si je reprenais au moins une partie de ma journée
Pas tout. Juste une part. Comme on récupère une chambre dans une maison envahie par le bazar.
La première chose que j’ai changée, c’est le début de mes journées.
Avant, je me réveillais, je prenais mon téléphone, et c’était fini. Les mails, les messages, les actus décidaient pour moi de mon état d’esprit. C’était comme ouvrir grand la porte de chez soi à une foule de gens qui hurlent chacun une info différente avant même que tu aies mis un pantalon.
J’ai fait une expérience.
Les trente premières minutes après le réveil, pas d’écran.
Au début, c’était presque inconfortable. Un réflexe absent. Une main qui va chercher le téléphone par habitude. Le cerveau qui réclame sa dose de distraction.
À la place, j’ai commencé à faire un truc presque ridicule.
Je m’asseyais avec mon café et je me demandais simplement
Ok, honnêtement, qu’est ce qui compte pour moi aujourd’hui
Pas la liste interminable de tout ce que je devrais faire un jour. Juste trois choses importantes. Trois points d’ancrage.
Parfois c’était écrire.
Parfois c’était appeler quelqu’un.
Parfois c’était juste prendre une heure pour moi, sans rien produire d’utilisable.
Je ne vais pas mentir. Ça n’a pas été magique.
Les premières semaines, je continuais à me faire happer par les urgences des autres. Une notification, et hop, mes bonnes résolutions partaient en fumée.
Mais petit à petit, une fissure est apparue dans cette impression de subir.
Je commençais mes journées en me demandant ce que je voulais, et juste ça, ça changeait un peu le ton de tout ce qui suivait.
La deuxième chose que j’ai faite, c’est que j’ai arrêté de croire à cette idée stupide
Je vais tout faire aujourd’hui.
Parce que ce mensonge là me rendait dingue.
Je faisais des to do listes qui ressemblaient plus à des inventaires de déménagement qu’à des journées humaines.
Et forcément, le soir, je me sentais nul.
Pas parce que je n’avais rien fait. Parce que j’avais cru que je pouvais faire ce qui était objectivement impossible.
Alors j’ai rétréci mes ambitions quotidiennes.
Au début, mon ego n’a pas aimé. Il voulait de la grandeur, des exploits, des journées héroïques.
Mais j’ai commencé à mesurer une nouvelle chose
Non pas combien j’avais fait, mais si j’avais fait ce qui comptait vraiment.
J’ai mis en place une sorte de règle souple, pas parfaite, mais tenable
Tant que j’avance un peu chaque jour sur ce qui est important pour moi, la journée n’est pas complètement perdue.
Même si le reste est chaotique.
Même si je me suis à moitié noyé dans les imprévus.
Si j’ai écrit un paragraphe qui compte, eu une vraie conversation, ou pris un moment pour mon corps plutôt que pour mon écran, je ne considère plus que la journée m’a totalement échappé.
Le plus dur, ça n’a pas été de changer l’organisation. Ça a été de changer le regard que je portais sur moi même.
Je me parlais comme un chef de projet désabusé qui engueule son stagiaire.
Tu aurais pu faire plus.
Tu aurais dû mieux gérer.
Tu perds ton temps.
À force, je finissais par croire que mes journées n’étaient qu’une succession de preuves de mon incapacité à me discipliner.
Un jour, je me suis demandé
Et si je parlais à ma journée comme à un ami proche
Je ne lui dirais pas
Tu es encore complètement parti en vrille.
Je lui dirais plutôt
Bon, on a un peu perdu le fil, hein. Ce n’est pas grave. Qu’est ce qu’on peut sauver maintenant
Cette phrase là qu’est ce qu’on peut sauver maintenant a tout changé.
Elle m’a donné la permission de reprendre le contrôle en milieu de journée, en fin d’après midi, même à 22 heures quand j’avais l’impression que tout était foutu.
Parce qu’il reste toujours quelque chose à sauver.
Une demi heure sans écran.
Une page à écrire.
Un moment de silence où l’on arrête de courir, même si c’est juste pour respirer un peu.
Je pourrais dire que depuis, mes journées sont parfaitement maîtrisées. Ce serait faux.
Il y a encore des jours qui partent n’importe où.
Des matinées aspirées par les notifications.
Des après midis où je n’arrive à rien, où j’erre entre tâches inutiles et distractions molles.
Mais il y a une différence fondamentale maintenant.
Je sais que je peux revenir. Que je peux reprendre la main, même si ce n’est que pour la dernière heure de la journée.
Et surtout, j’ai compris une chose
Reprendre le contrôle de mes journées n’a jamais voulu dire les remplir à ras bord.
Au contraire.
C’est souvent enlever, plutôt qu’ajouter.
Accepter des moments vides sans les remplir compulsivement.
Refuser que chaque minute soit mangée par quelque chose qui fait du bruit mais ne laisse aucune trace.
Je me surprends parfois à regarder l’heure le soir, avec une sorte de douceur.
La journée n’a pas été parfaite.
Mais elle ne m’a pas complètement filé entre les doigts.
J’y ai mis un peu de moi, consciemment.
Et ce peu là me suffit de plus en plus.
Alors oui, reprendre le contrôle de ses journées, ça ne ressemble pas à un tableau bien propre dans un carnet flambant neuf.
Ça ressemble plutôt à ces tentatives répétées de ramener doucement la barque vers la rive, quand la rivière veut t’emporter ailleurs.
Ce n’est pas glorieux. C’est humain. Et c’est largement assez.
Et toi, tu as l’impression d’habiter vraiment tes journées, ou de les regarder passer depuis la vitre
Si tu pouvais ne sauver qu’une seule heure demain, une seule petite heure où c’est toi qui decides vraiment de ce que tu fais, elle ressemblerait à quoi
Je n’ai pas de réponse pour toi.
Mais je crois que ça vaut la peine de s’arrêter un instant, là maintenant, pour se poser la question.
Parce qu’au fond, une vie plus sereine, ce n’est peut être rien d’autre qu’une collection de quelques journées où l’on a réussi, par moments, à revenir à soi. Et à rester là, ne serait ce qu’un peu plus longtemps que d’habitude.
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